À Champigny-sur-Marne, Femmes de Cœur d’Espoir est devenu bien plus qu’une association : c’est un mouvement, une manière d’être ensemble, une façon de se tenir debout. Marlène a transformé son histoire en un espace où d’autres peuvent respirer à nouveau.
Il y a des histoires qui ne commencent pas par un projet, ni par une idée, ni même par un élan. Elles commencent par un moment où la vie se resserre, où l’on se retrouve face à soi-même, sans mode d’emploi. C’est souvent là que naissent les engagements les plus tenaces : dans ces zones où l’on a manqué de quelque chose, et où l’on décide, un jour, que plus personne ne devrait traverser cela seul.
L’histoire de Marlène appartient à cette lignée-là.
En 2007, elle a découvert le cancer comme on découvre une tempête : sans préparation, sans refuge. Elle avançait seule dans un quotidien qui s’effritait. La solitude, elle l’a connue dans sa forme la plus nue : celle qui s’installe dans les salles d’attente, dans les nuits sans sommeil, dans les gestes qu’on continue malgré la peur qui serre la gorge.
Elle aurait pu refermer cette histoire une fois guérie. Mais quelque chose en elle est resté ouvert — une lucidité, une exigence, une promesse silencieuse faite à toutes celles qui, un jour, se retrouveraient à sa place.
Alors, pendant le COVID, alors que le monde entier apprenait à vivre avec l’incertitude, elle a créé Femmes de Cœur d’Espoir. Une association pensée comme un cercle protecteur, un lieu où l’on ne traverse plus la maladie seule. Autour d’elle, elle a réuni un oncologue parrain, un nutritionniste, un professeur de yoga, un sophrologue, des services de ménage et de garde d’enfants, des salles ouvertes dans la ville, des séances de sport, des permanences régulières. Tout ce qui lui avait manqué, elle l’a construit pour les autres.
Mais si Marlène parle avec le plus de force, c’est de prévention. Pour elle, c’est là que tout se joue. Elle le répète avec une conviction qui ne laisse aucune place au doute : neuf chances sur dix de guérir si la maladie est rapidement prise en charge. C’est pour cela qu’elle forme les femmes à l’autopalpation, qu’elle insiste, qu’elle explique, qu’elle montre. C’est aussi pour cela que l’association est ouverte uniquement aux femmes — celles touchées de près ou de loin par le cancer, celles qui ont peur, celles qui veulent comprendre, celles qui veulent agir avant qu’il ne soit trop tard.
Aujourd’hui, Marlène n’est plus seule face à la maladie. Elle marche entourée. Et elle a transformé son histoire en un espace où d’autres peuvent respirer à nouveau. À ChampignysurMarne, Femmes de Cœur d’Espoir est devenu bien plus qu’une association : c’est un mouvement, une manière d’être ensemble, une façon de se tenir debout. Marlène aime répéter une phrase qui résume tout : « Le meilleur sport pour le cœur, c’est de se pencher pour aider quelqu’un à se relever. » Ce n’est pas un slogan. C’est une ligne de conduite. Une éthique. Une manière de vivre.
Autour d’elle, soixante bénévoles actifs ont rejoint cette dynamique, chacun avec sa force, son temps, son histoire. Les marches de l’espoir en sont l’un des symboles les plus forts. 2022, 2024, 2025 : chaque fois, plus de deux cents personnes. Parfois sous la pluie, parfois dans des salles trop petites pour contenir l’élan. Marlène se souvient d’une marche où l’averse avait transformé les rues en miroir : « C’était la plus belle », ditelle. Parce que malgré le ciel, les gens étaient venus. Parce que l’espoir, ce jourlà, avait tenu tête au mauvais temps.
Les projets se multiplient. Réserver le parc du Tremblay pour un grand rassemblement — un dossier encore bloqué au niveau du département, mais Marlène ne lâche rien. Investir un stade pour clôturer Octobre Rose. Organiser une soirée de gala au profit de l’association Main dans la Main, qui accompagne les enfants atteints de cancer. Créer des ponts, des alliances, des gestes qui dépassent les frontières de la maladie.
Et puis il y a la prévention, partout, tout le temps. Un stand dans un théâtre. Une présence dans une brocante. Une action dans une pharmacie. Des ateliers bienêtre, des séances de sport, des sorties à Paris, des soirées karaoké pour respirer autrement, des psychologues pour déposer ce qui pèse trop lourd, des formations à l’autopalpation pour apprendre à se connaître et à se protéger. Des covoiturages organisés, des courses prises en charge pour celles qui n’ont plus la force. Une logistique du quotidien qui devient une logistique de la dignité.
Le 8 mars 2026, Marlène a lancé un projet qui lui tient particulièrement à cœur : l’élection des Ambassadrices de l’Espoir. Elle a frappé aux portes des écoles, des lycées, elle a parlé aux jeunes femmes, elle les a invitées à s’engager. Cinq d’entre elles ont été élues, non pas pour représenter une image, mais pour porter un message. Pour dire à leur génération que la prévention n’est pas une affaire de plus tard, mais de maintenant. Dans tout cela, Marlène circule comme un fil conducteur. Elle relie, elle rassemble, elle impulse. Elle sait que l’espoir n’est pas un état, mais un mouvement — et elle le met en marche, jour après jour, avec une détermination tranquille qui finit par entraîner tout le monde.
Il y a une histoire qu’elle raconte rarement, mais qui dit tout de sa manière d’être au monde. Un jour, une femme est venue frapper à la porte de l’association. Elle cherchait simplement « une asso avec des femmes », un endroit pour faire du sport, pour se remettre en mouvement. Elle n’était pas venue pour parler cancer. Marlène l’a écoutée, puis lui a répondu avec cette franchise douce qui la caractérise : « Cela ne suffit pas. Je préfère que vous fassiez votre mammographie avant de nous rejoindre. » Elle a même proposé de l’accompagner. Elles y sont allées ensemble. Et quand la femme est sortie du cabinet, elle était décomposée. Le verdict venait de tomber : cancer du sein.
Alors Marlène a fait ce qu’elle fait toujours. Elle est restée. Deux heures dans la voiture, à expliquer, à rassurer, à tenir la main. Toute l’aprèsmidi, à absorber la peur, à remettre un peu d’air dans une vie qui venait de se fissurer. Puis elle a accompagné cette femme à chaque étape : les rendezvous, les décisions, les nuits d’angoisse, l’attente des résultats. Jusqu’à l’opération. Jusqu’à la rémission.
Un jour, cette femme lui a dit : « Marlène, tu m’as sauvé la vie. »
Pour Marlène, ce n’est pas de l’héroïsme. C’est de la connaissance. Elle le répète sans relâche : il faut que les femmes connaissent leur corps, qu’elles écoutent les signaux, qu’elles ne laissent rien passer. Un cancer diagnostiqué tôt se guérit dans neuf cas sur dix. Elle, elle a vécu sept ans d’effets secondaires. Elle sait ce que coûte un diagnostic tardif. Alors elle se bat pour que d’autres n’aient pas à traverser ce qu’elle a traversé. Cette rencontre, elle ne la raconte pas pour se mettre en avant. Elle la raconte parce qu’elle résume tout : la vigilance, la présence, la prévention, la main tendue, la vie qui peut basculer — et celle qu’on peut sauver.
Alors quand on regarde Femmes de Cœur d’Espoir aujourd’hui, on voit bien plus qu’une association. On voit une femme qui a transformé une épreuve en force motrice. On voit un territoire qui s’est mis à battre autrement. On voit des vies qui se redressent, des gestes qui sauvent, des regards qui veillent. Et peutêtre que c’est cela, finalement, le vrai cœur de cette histoire : une femme qui a refusé la solitude, et qui a bâti autour d’elle un espace où l’on ne tombe plus sans être rattrapée. Un espace où l’espoir n’est pas un mot, mais un mouvement. Un mouvement qui continue, tant que Marlène marche — et tant que d’autres marchent avec elle.
Créée en décembre 2024, ARIA – Association pour un Réel Impact en Afrique valorise les savoir-faire artisanaux africains tout en soutenant l'accès à l'éducation. En travaillant directement avec des artisans locaux, l'association fait de l'artisanat et de la scolarisation deux leviers d'un impact durable.
Ce sont d’abord les matières qui l’ont arrêtée : les soieries tissées et peintes à la main, vibrantes comme des fragments de mémoire. En Afrique de l’Ouest, Vanessa avance au rythme des rencontres, celles qui ne se prévoient pas.
Ibrahim, par exemple. Jeune artisan du Ghana, orphelin très tôt, il façonnait des sacs en cuir. Ce savoir-faire lui a été transmis par son grand frère. Dans cette histoire, Vanessa a vu plus qu’un talent : elle a vu ce que l’éducation peut ouvrir comme espace, comme avenir, comme respiration. Comment un métier appris devient une manière de se relever, de se projeter, de transmettre.
Elle a pris des photos, presque pour retenir ce qui venait de naître. Valoriser l’artisanat africain. Rendre visibles les mains, les savoirs, les trajectoires. Et rappeler que derrière chaque objet, il y a souvent une scolarisation arrachée, une chance qui change une vie, puis une autre. Une preuve silencieuse que l’éducation n’est pas seulement un droit : c’est un tremplin, une dignité, une continuité.
De cette intuition est née l’association ARIA — Agir pour un Réel Impact en Afrique — créée en décembre 2024 autour d’un constat simple et pourtant massif : l’artisanat africain reste mal valorisé, sur place comme en Occident, malgré des compétences immenses et des savoir faire uniques. ARIA veut mettre en lumière les 54 pays du continent et leurs spécificités artisanales, en co-créant avec les artisans des pièces capables de dialoguer avec les attentes du public occidental sans jamais trahir leur identité.
Avec les artisans, Vanessa imagine des pièces qui ne cherchent jamais à s’aligner sur les codes occidentaux, mais à entrer en dialogue avec eux. Chaque création naît d’un aller-retour patient : respecter l’identité d’une technique, d’une matière, d’un territoire, tout en ouvrant une porte vers des usages contemporains. Rien n’est folklorisé, rien n’est lissé. Ce sont des objets qui voyagent sans se trahir, des formes hybrides au sens noble, où l’on reconnaît à la fois la main qui a transmis et le regard qui accueille.
Mais l’impact, pour Vanessa, ne s’arrête pas aux objets. Il touche aussi à ce qui transforme une vie de manière durable : la scolarisation. ARIA accompagne aujourd’hui dix enfants qui n’avaient pas accès à l’école. Dix trajectoires qui s’ouvrent. Dix futurs possibles. Et Vanessa le sait : un enfant qui termine ses études, en Afrique, en aide souvent dix autres autour de lui. C’est ainsi que naissent les cercles vertueux, les transmissions, les continuités.
Les projets sont nombreux. Et chacun porte, à sa manière, cette même conviction : l’artisanat et l’éducation ne sont pas deux mondes séparés, mais deux forces qui, ensemble, peuvent changer des vies.
Pour 2027, Vanessa veut aller plus loin. Scolariser vingt enfants, dont treize filles, parce que l’égalité fille garçon n’est pas un slogan mais une réalité à construire, une place à défendre. Leur offrir non seulement la scolarité, mais aussi l’équipement, l’uniforme, les repas, et quatre rencontres avec un mentor qui les aide à se projeter. Leur ouvrir des horizons nouveaux avec des cours de natation et d’informatique.
Autour d’elle, un réseau se tisse. Il s’est construit au fil des routes, des marchés, des détours improvisés au Togo, au Bénin, au Kenya, au Sénégal. Vanessa ne cherche pas les grands ateliers : elle s’arrête auprès des petits artisans, ceux qu’on croise au bord de la route, ceux dont le talent n’a pas encore trouvé d’écho. Avec eux, ARIA rêve d’un jour ouvrir un atelier de production, un lieu où les savoir faire locaux seraient transmis, valorisés, protégés.
Et puis il y a les alliances qui naissent au Kenya. Hope for Dreams, qui recueille des filles mères et leur redonne un espace pour respirer. Une autre association qui accompagne la réinsertion par l’agriculture, en redonnant à la terre son rôle de soutien et de dignité. Avec elles, ARIA veut bâtir des projets communs, des ponts, des continuités.
Pour avancer, il faudra aussi mobiliser de nouveaux bénévoles, des personnes prêtes à s’engager sur des missions précises, à apporter une compétence, un regard, une énergie. Une soirée caritative se prépare, comme un moment pour rassembler, raconter, transmettre. Et pour amplifier la visibilité, ARIA s’appuie désormais sur jeveuxaider.com, un relais précieux pour toucher celles et ceux qui veulent donner un peu de leur temps.
Tout cela n’est encore qu’un début. Mais déjà, on sent que l’histoire d’ARIA s’écrit comme celle d’Ibrahim : une vie qui en ouvre une autre, puis une autre encore. Une chaîne de transmissions, de gestes, de savoirs, de chances offertes. Une manière de dire que l’impact n’est jamais un mot abstrait, mais une succession de visages, de mains, d’enfants qui entrent à l’école et qui, un jour, aideront dix autres autour d’eux.
Mais derrière l’énergie et les projets, il y a aussi les doutes. Vanessa ne les cache pas. Elle sait que l’Afrique regorge de talents, de savoir-faire, de matières magnifiques… et pourtant, tout est freiné par des réalités très concrètes. Les coûts de transport, par exemple, sont exorbitants. Ils transforment des objets du quotidien en produits de luxe, inaccessibles pour beaucoup. Comment valoriser l’artisanat africain si les pièces deviennent trop chères pour circuler ? Comment créer un marché équitable quand la logistique elle-même crée des barrières ?
Et puis il y a cette autre difficulté, plus sourde : le regard occidental. Voyager en Afrique coûte cher. Il y a la “taxe touriste”, les prix qui s’envolent dès qu’on n’est plus du pays, les comportements à changer, les incompréhensions à dissiper. Vanessa le répète souvent : il n’y a pas “l’Afrique”. Il y a des pays africains, tous différents, tous singuliers, tous riches de leurs propres cultures. Il faut apprendre à le dire, à l’expliquer, à déconstruire les clichés qui collent encore trop facilement.
Dans ce contexte, la transparence devient essentielle. Vanessa documente tout : les dépenses, les achats, les transferts, les projets. Elle veut que les gens voient, comprennent, sachent où va chaque euro. Elle espère que cette rigueur permettra de rebâtir une confiance abîmée par des années d’ONG mal gérées ou mal comprises. ARIA doit être un contre-exemple : une structure claire, honnête, lisible.
Et malgré les obstacles, les idées continuent d’affluer. Le mécénat, par exemple. Une piste pour donner de l’ampleur aux projets, pour sécuriser les financements, pour inscrire l’association dans une dynamique durable. Vanessa y pense, y travaille, y rêve. Parce qu’elle sait que pour changer des vies, il faut des ressources, des partenaires, des soutiens solides.
Rien n’est simple. Mais rien ne l’arrête. Elle avance comme elle a toujours avancé : en regardant les réalités en face, en acceptant les doutes, en s’appuyant sur les rencontres, et en gardant au cœur cette certitude que l’impact se construit pas à pas, visage après visage, enfant après enfant.
Vanessa n’avance pas pour être vue. Elle avance pour que d’autres puissent avancer. Et sur ce chemin, elle a appris à distinguer deux manières d’entrer dans un pays : celle du touriste, qui traverse un territoire sans vraiment le rencontrer, et celle du voyageur, qui accepte de se laisser déplacer. Le touriste cherche des images ; le voyageur cherche des visages. Le premier consomme un lieu ; le second s’y relie. Et c’est peut-être là que tout commence : dans la façon dont on regarde un pays africain, dont on accepte sa singularité, dont on comprend qu’il n’existe pas “l’Afrique”, mais des pays africains, tous différents, tous complexes, tous riches de leurs propres histoires.
Cette nuance, Vanessa la porte comme une boussole. Elle sait que l’impact se construit dans la durée, dans la patience, dans les gestes répétés. Dans cette conviction tranquille que chaque vie transformée en ouvre une autre, puis une autre encore. Elle sait aussi que pour rebâtir la confiance autour d’une ONG, il faut montrer, expliquer, documenter, dire la vérité des coûts, des obstacles, des réalités. Elle le fait, sans détour, parce que la transparence est une forme de respect.
C’est ainsi qu’elle marche. Et c’est ainsi qu’ARIA grandit : à hauteur d’humain, à hauteur de regard, à hauteur d’avenir.
Créé par Thomas à l'âge de 19 ans, Le Dahu Vagabond met le documentaire, la photographie et les projets de terrain au service des enjeux environnementaux et humains. De la Savoie au Népal, l'association accompagne des initiatives locales, sensibilise par l'image et crée des espaces de rencontre pour comprendre, agir et transmettre.
Thomas est de ceux qui n’attendent pas que la vie leur donne la permission d’exister. Il avance avant même qu’on lui dise que c’est possible. Il a quitté l’école tôt, non par renoncement, mais parce que le monde l’appelait ailleurs — dans les champs où il travaillait, dans la lumière qui glissait entre les montagnes, dans les images qu’il commençait déjà à capturer sans vraiment savoir qu’il deviendrait un jour un raconteur de mondes.
Savoyard dans l’âme, voyageur par instinct, il a grandi avec la montagne comme d’autres grandissent avec une langue maternelle. Elle l’a façonné : le silence, la pente, le froid, la patience. La montagne lui a appris à écouter avant d’agir, à observer avant de juger, à recommencer sans se plaindre. Très jeune, il a compris qu’il ne tiendrait pas en place. À quatorze ans, il ouvrait déjà sa première association, juste pour pouvoir déverrouiller le gymnase le dimanche, étaler les matelas, et s’entraîner au parkour avec une liberté qu’aucune structure ne lui offrait. Ce geste-là, anodin en apparence, disait déjà tout : créer ce qui manque, contourner les obstacles, inventer ses propres portes quand aucune n’est ouverte.
À dix-neuf ans, il créait Le Dahu Vagabond, un nom qui lui ressemble : un animal imaginaire, un marcheur de travers, un être né pour explorer les pentes du monde. Une créature libre, insaisissable, qui avance là où les autres hésitent. Dès le départ, l’association porte en elle une intention simple et profonde : révéler les liens entre les humains et leurs territoires, documenter ce qui fragilise un lieu pour mieux comprendre comment le réparer, et créer des espaces où l’on se rassemble pour réfléchir, agir, transmettre.
À vingt ans, il était sur le Kilimandjaro, caméra en main, le souffle court mais le regard vaste. Son premier film documentaire. Une manière de dire au monde : « Je suis là, j’observe, je raconte. » Puis ce fut le Népal, un an suspendu entre les sommets, les villages, les visages, toujours avec cette caméra qui n’était plus un outil mais une extension de lui-même. Là-bas, il a appris que filmer, ce n’est pas seulement cadrer : c’est se laisser traverser. Et c’est là que les buts du Dahu Vagabond ont commencé à se préciser : filmer pour comprendre, comprendre pour agir.
Pendant un an, Thomas a marché, écouté, interrogé, observé. Il voulait comprendre ce qui abîme un pays qu’il aime, ce qui pèse sur la vie des Népalais, ce qui pourrait être transformé. Deux thèmes sont revenus, insistants : la corruption de l’État… ou la gestion des déchets plastiques. Deux portes d’entrée vers un même malaise, deux manières de regarder la fragilité d’un pays.
Thomas a choisi le plastique. Parce que c’est concret. Parce que c’est visible. Parce que c’est un problème qui étouffe les vallées et empoisonne les villages. Et surtout parce que c’est un sujet sur lequel on peut agir. Le Dahu Vagabond s’est alors donné une mission : transformer les problèmes en ressources, les déchets en outils, les obstacles en solutions locales.
Il a imaginé une coopérative. Une manière de créer de l’emploi, de redonner de la valeur à ce qui n’en a plus. C’est là qu’il a rencontré Les Enfants de Kavresthali, une association discrète et essentielle, qui soutient l’école des filles, forme les femmes, plante des caféiers, et tisse des revenus là où il n’y en avait pas. Cette rencontre a donné au Dahu Vagabond une autre dimension : soutenir les initiatives locales, renforcer l’autonomie, accompagner sans imposer.
Inspiré par Precious Plastic, Thomas s’est entouré d’ingénieurs. Ensemble, ils ont construit une machine d’injection : le plastique est broyé, fondu, puis injecté dans un moule. Il en sort un manche de couteau. Pour la lame, il a fait alliance avec le forgeron du village. Transformer un déchet en outil, un problème en ressource, une nuisance en savoir faire partagé : c’est devenu le cœur du projet. Et dans ce geste, il y a tout Thomas : l’ingéniosité, la simplicité, la poésie du concret.
Tout ce processus, toute cette aventure humaine, technique, poétique, se retrouve dans son film NAMASKAR. Un film qui ne montre pas seulement : il relie. Il raconte comment un jeune Savoyard, façonné par ses montagnes, peut traverser le monde pour aider une autre montagne à respirer. Namaskar n’est pas un mot. C’est une manière d’entrer en relation. « Je m’incline devant toi, dans la reconnaissance de ce qui t’anime. » Une salutation qui voit au delà des apparences, qui accueille l’être dans sa totalité. C’est ce qui porte Thomas : une humilité profonde, une écoute rare, un respect instinctif pour ce qui vit. Et c’est ce qui porte aussi le Dahu Vagabond : agir avec humilité, patience et respect, avancer sans bruit, réparer sans s’approprier.
Lors des soirées Ciné Dahu, les photos encadrées prises là bas sont exposées comme des fragments de voyage. Des morceaux de lumière, des visages, des chemins, des instants suspendus. Et pour accompagner la projection, il y a aussi la Vagablonde, une bière artisanale brassée avec du poivre de Sichuan — un clin d’œil au chemin, au goût du monde, à l’esprit vagabond. Chaque étiquette raconte un morceau de route, comme si la boisson elle-même devenait un prolongement du film. Ces soirées ne sont pas seulement des projections : ce sont des espaces de rencontre, des moments où l’on se rassemble pour comprendre, discuter, imaginer. Une autre mission de l’association : créer du lien, ouvrir des conversations, éveiller les consciences par l’image et le récit.
Une tournée se prépare : Ardèche, Ain, Savoie, Haute Savoie… Et déjà, un nouveau film se dessine : un projet autour des enfants, des écoliers, de ceux qui décideront demain. Aller plus loin qu’un simple constat. Chercher des solutions. Les mettre en place. Apprendre à travailler ensemble, à écouter, à financer, à ajuster. Éduquer par l’image, transmettre par le récit, éveiller par la rencontre.
Quand on lui demande quelles sont les valeurs de l'association, il répond tranquillement : « Respect, humilité, écoute, amour, patience, persévérance, et cette importance de croire en soi ». Des valeurs qui ne se proclament pas : elles se vivent. Et ce sont ces valeurs qui donnent au Dahu Vagabond sa direction, sa cohérence, sa manière d’être au monde.
Au fond, ce qui se dessine derrière son parcours, derrière les films, les projets, les machines, les sommets et les villages, c’est une manière d’être au monde. Une manière simple et exigeante à la fois : avancer sans bruit, créer sans se mettre en avant, relier plutôt que démontrer, chercher ce qui peut être réparé plutôt que ce qui peut être montré. Thomas appartient à cette génération qui ne se contente pas de constater : elle agit, elle invente, elle rassemble. Et si son chemin paraît parfois atypique, il raconte pourtant quelque chose d’universel — la possibilité, pour chacun, de transformer une intuition en œuvre, un doute en élan, un déchet en outil, un voyage en engagement.
C’est peut-être cela, finalement, le cœur du Dahu Vagabond : une façon de marcher dans le monde en laissant derrière soi non pas des traces, mais des liens.